« Radio Eau Noire, première radio libre belge : la radio comme outil de lutte » par Philippe Caufriez

bataille-non-au-barrage-du-grand-couvinVous trouverez ci-dessous un article de Philippe Caufriez intitulé « Radio Eau Noire, première radio libre belge : la radio comme outil de lutte ».

Voici la version pdf de l’article.

 

Radio Eau Noire, première radio libre belge : la radio comme outil de lutte

                                                                             Philippe Caufriez[1]

 

Radio Couvin, appelée le plus souvent Radio Eau Noire, est la première radio libre à émettre sur le sol belge. Tant par les circonstances de sa création que par son mode de fonctionnement, elle est représentative de la première vague des radios libres intervenue en 1978 en Belgique, des radios qui peuvent être qualifiées de militantes ou de combat, mues par des préoccupations d’ordre environnemental.

« Radio Eau Noire » tient son nom de la rivière qui traverse la petite ville de Couvin, située non loin de la frontière et des Ardennes françaises, une rivière au centre d’un projet de barrage annoncé par le ministre belge des Travaux publics en janvier 1978. Le projet modifie largement la physionomie de cette région boisée et verdoyante, puisqu’il prévoit, à proximité de la ville de Couvin, la construction d’une digue de 70 mètres de haut et de 700 mètres de large, barrant la vallée de l’Eau Noire et celle proche du Ry de Pernelle, ces deux vallées étant appelées à être noyées sous quelque 160 millions de mètres cubes d’eau (illustration ci-après). Il s’inscrit dans un vaste plan national et même international puisqu’il vise à alimenter principalement la Meuse, fleuve de 950 km de long venant de France et se jetant dans la Mer du nord en Hollande après avoir traversé la Belgique. Ce barrage n’a donc pas pour but de rencontrer des besoins locaux. Face à ce projet, un comité de défense se forme rapidement et crée, entre autres moyens de lutte, une radio.

 

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L’ampleur au sol du projet de barrage. A titre indicatif, Couvin se situe au nord des villes françaises de Rocroi (20 km) et  de Charleville-Mézières (40 km).

 

 

La radio des irréductibles Couvinois

 

Les émissions de Radio Eau Noire débutent, en toute illégalité faut-il le dire, le 31 mars 1978 sur la fréquence 102 FM. Elle se présente comme la radio libre des irréductibles Couvinois, en référence aux irréductibles gaulois d’Astérix et Obélix face à l’envahisseur romain dont le succès des albums est alors à son apogée (on est à la fin de la période Goscinny). On notera aussi sa filiation assumée avec les radios pirates de la décennie précédente (illustration ci-après). Son émetteur a été acheté près de Turin par René Walgraffe, le président de l’association de défense, alors étudiant en droit à l’Université de Louvain et futur avocat d’affaire.

Diffusées chaque vendredi en soirée, les émissions sont annoncées, par nécessité de se faire entendre, par des encarts dans un journal local. Le jour de l’émission, les habitants assistent à un curieux ballet, celui des gendarmes et des voitures goniométriques à la recherche du lieu de diffusion, organisant ainsi une publicité bien involontaire pour la radio militante et une notoriété certaine apportée aux anti-barragistes.

Les émissions vont durer plusieurs mois, toujours le vendredi en soirée. Les recherches du lieu d’émission seront intenses (on fouillera en vain le domicile d’un pharmacien radio-amateur), mais l’émetteur ne sera jamais saisi. Il faut dire que la diffusion fait l’objet de précautions dignes de la résistance durant la guerre, avec le cloisonnement des rôles qui l’accompagne. Les textes sont enregistrés sur cassette au domicile d’un des membres du comité de défense en utilisant comme fond musical les disques (de musique classique !) du propriétaire. La cassette est ensuite déposée dans un endroit isolé. Deux personnes chargées exclusivement de la diffusion viennent la chercher, puis se rendent dans les bois sur les hauteurs de la vallée. L’émetteur et le lecteur de cassettes sont déposés au pied d’un arbre qui sert de support d’antenne. Une personne se charge de la diffusion proprement dite, l’autre assure le guet. Le lieu précis de diffusion change chaque semaine.

 

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Parallèlement le comité de défense publie à intervalle plus ou moins régulier un bulletin d’information comprenant divers articles de sensibilisation dont les signataires s’affublent de noms

gaulois. On y repère divers membres du comité : Walgraffix (pour Walgraffe), Bastinix (Bastin), Blainix (Blain), Balsacquix (Balsacq). Le tirage en est de 5 000 exemplaires, ce qui correspond à la population de Couvin.

La radio constitue un moyen de lutte qui vient s’ajouter à diverses actions sur le terrain, parfois très dures, dont le comité de défense ne manque pas d’informer la presse régionale voire nationale : manifestation au cabinet du ministre, envahissement des bureaux de l’administration des travaux publics à Bruxelles, destructions par deux fois à Couvin des installations des ingénieurs chargés de la concrétisation du projet, impression d’affiches et autocollants, placement de calicots anti-barragistes aux fenêtres, défilé cortège de voitures dans les rues des localités concernées… Le comité obtiendra aussi de pouvoir rencontrer le Roi en visite dans la région. L’ensemble de ces moyens de lutte participent de « La bataille de l’Eau noire », pour reprendre le titre d’un documentaire télévision récent qui a été consacré à cette lutte anti-barragiste (lien Youtube ci-après). Une bataille finalement gagnée par les habitants, puisqu’en définitive ce projet de barrage sera abandonné après un avis rendu par une commission d’experts.

 

Questions environnementales et démocratie directe: le contexte belge des années 70

 

Plusieurs radios libres, avec Radio Couvin, partagent à l’époque des préoccupations environnementales : Radio Noire à Huy (mai 78) lutte notamment contre le nucléaire, Radio Tam Tam à Bruxelles (juin 78) émane de la coordination anti-nucléaire, Radio Verte à La Roche en Ardenne (juillet 78) émet en opposition à la construction d’un barrage, Radio Irradiée et Radio Activité à Andenne (septembre/octobre 78) interviennent pour s’opposer à l’implantation d’une centrale nucléaire, lors du référendum organisé en octobre 1978 auprès de la population d’Andenne. Elles ont comme caractéristique souvent de n’émettre que le temps de leurs revendications. Ainsi Radio Couvin ne fera pas partie de radios fondatrices de la version belge de l’Association pour la libération des ondes (ALO), créée certes en juin 1978 mais dont la charte est publiée en janvier 1979, moment où les émissions de « Radio Eau Noire » se sont arrêtées.

 

Ces radios militantes s’inscrivent dans les mouvements de démocratie directe qui apparaissent à la fin des années 60, marqués notamment par la création d’organisations qui luttent pour un certain cadre de vie. Les étapes en Belgique en sont notamment : la création de l’Atelier de recherche et d’action urbaines (ARAU), proche de divers comités de quartier à Bruxelles (1969) et d’Inter Environnement, présent notamment en Wallonie (1971), l’opposition au projet de barrage sur la Lesse (1971), la Fondation d’un front anti-nucléaire belge (1975), la 1ere manifestation anti-nucléaire sur le sol belge (1976) et la création des « Amis de la terre » Belgique (1976).Ce qui débouchera in fine sur l’apparition du mot écologie aux élections communales de 1976 et aux élections législatives de 1977, l’assemblée fondatrice du mouvement devenu parti « Ecolo » et la création de son équivalent flamand « Agalev » intervenant plus tard (1980)[2].

 

Si rétrospectivement la lutte anti-barragiste de Couvin participe des prémisses de l’écologie politique, elle reste sur place en dehors des mouvements politiques. Le comité de défense, qui a pris pour nom « L’Association pour la sauvegarde du cadre de vie couvinois », regroupe des personnes d’origine sociale diverse (agriculteurs, enseignants, ouvriers, professions libérales) dont les motivations varient : sensibilité écologique, peur de l’expropriation, défense de la région face au gouvernement central, énormité du projet… Les mouvements constitués ne peuvent en être membres, seules les  affiliations individuelles  le sont.

 

On peut certes ne voir dans le mouvement d’opposition au barrage qu’un aspect « nimby » (« not in my backyard », « pas dans mon jardin »). Il reste que son objet s’inscrit dans « la lutte pour l’autonomie des régions et pour la démocratie locale contre l’appareil administratif centralisateur et autoritaire » que le sociologue Alain Touraine considère comme significative des mouvements sociaux des années 70[3]. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre, outre un certain sens de l’humour, l’allusion à Astérix et à son village de Gaulois. Plus sérieusement, comme l’indique l’éditorial du 1er bulletin d’information de l’association en mai 1978, il s’agit, après avoir épuisé les possibilités de dialogue avec le ministre et l’administration centrale concernée, de s’opposer à un « système » : « En disant non au barrage, c’est au SYSTEME que les Irréductibles Couvinois disent NON ! (…) Le SYSTEME ne se caractérise-t-il pas (…) par la manière toute insidieuse dont il déprime la conscience des citoyens ? Par la manière dont il les déconnecte d’avec les évènements politiques, socio-économiques dont ils devraient cependant garder constamment le contrôle ? »

 

 

Lien vers la présentation du documentaire tv

 

Annexe : Bulletin d’information n°1 de l’association pour la sauvegarde du cadre de vie couvinois.

 

[1] Auteur de plusieurs publications sur l’histoire de la radio en Belgique, professeur d’histoire de la radio à l’Institut des Arts de Diffusion (IAD).

[2] Benoit Lechat, Ecolo la démocratie comme projet,  site web d’Etopia, centre d’animation et de recherche en écologie politique.

[3] Alain Touraine dir, Mouvement sociaux d’aujourd’hui. Acteurs et analystes, Editions ouvrières, Paris, 1982.

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